Woman on Rope : la voix diplomatique des droits des femmes

Artiste de l’UNESCO pour la Paix, Guila Clara Kessous présente à Cannes un film soutenu par Sharon Stone qui transforme l’art, le leadership et la diplomatie en un message universel pour l’égalité

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Certains projets naissent d’une idée. D’autres prennent vie à partir d’une expérience personnelle capable de transcender les frontières et de dialoguer avec des enjeux universels. C’est dans cette seconde catégorie que s’inscrit Woman on Rope, une œuvre imaginée par Guila Clara Kessous, Artiste de l’UNESCO pour la Paix, présentée lors du Festival de Cannes et soutenue par l’actrice Sharon Stone.
Bien plus qu’un film, Woman on Rope propose une réflexion profonde sur la condition des femmes à travers une métaphore visuelle puissante : l’ascension d’une femme le long d’une corde devient le symbole des défis historiques auxquels des millions de femmes sont confrontées dans leur quête d’égalité, de participation et de reconnaissance.
Reconnue sur la scène internationale pour son engagement en faveur de la diplomatie culturelle, des droits humains et de la promotion de la paix, Guila Clara Kessous réunit dans son parcours la recherche universitaire, la création artistique, l’action institutionnelle et l’engagement humanitaire. Docteure de l’Université de Boston sous la direction du Prix Nobel de la Paix Elie Wiesel et Artiste de l’UNESCO pour la Paix, elle consacre sa carrière à renforcer le dialogue entre la culture, l’éducation et les droits humains.
Dans cet entretien exclusif accordé à Destake News Business (DNB), Guila Clara Kessous revient sur la genèse de Woman on Rope, l’influence déterminante d’Elie Wiesel dans sa formation, le rôle de l’art comme instrument de transformation sociale, la place des femmes dans les processus de paix et les défis qui demeurent pour construire une société plus juste, plus inclusive et plus égalitaire.

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DNB: Woman on Rope est né d’un souvenir d’enfance et est devenu une œuvre présentée dans certains des plus grands espaces culturels et diplomatiques du monde.
À quel moment cette expérience personnelle s’est-elle transformée en une mission universelle en faveur des droits des femmes ?

GCK: Je crois que cette transformation s’est produite au moment où j’ai réalisé que tout ce que j’avais entrepris depuis plus de vingt ans en faveur des droits des femmes ne me semblait plus suffisant.
Comme beaucoup de personnes engagées, j’ai d’abord emprunté les voies que l’on pourrait qualifier de traditionnelles.
J’ai commencé par soutenir des initiatives concrètes dans des contextes particulièrement difficiles, qu’il s’agisse de la résistance portée par Radio Begum en Afghanistan ou des actions menées auprès des réfugiées de Cox’s Bazar au Bangladesh.
J’ai également cherché à créer des espaces de dialogue à travers des événements internationaux comme le Forum International Femina Vox, où se rencontrent Prix Nobel, responsables politiques, représentants de familles royales et activistes de terrain autour des enjeux liés aux droits des femmes.
J’ai monté des podcasts dédiés à l’égalité des genres comme « Woman on Board » diffusé par Harvard Business Review.
J’ai écrit des livres « Ensemble pour les droits des femmes » sur la question dans la collection Manifestô-Alternatives chez Gallimard….
Parallèlement, j’ai voulu contribuer au débat public en publiant plusieurs ouvrages consacrés à ces questions et en créant des podcasts dédiés à l’égalité des genres.J’ai aussi choisi de donner directement la parole à celles que l’on entend trop peu, notamment à travers le spectacle « Au-delà de nos larmes » de Tatiana Mukanire Bandalire, qui porte la voix des survivantes de violences sexuelles en République démocratique du Congo.
Enfin, mon engagement s’est également exprimé dans le champ académique, lors de mon post-doctorat à Harvard auprès de la Professeure Claudia Goldin, à travers des recherches consacrées au concept de « Femina Economicus ».
Mais malgré tout cela, un sentiment persistait : celui de ne pas être allée jusqu’au bout de mon engagement.J’avais servi cette cause avec ma tête, à travers la réflexion, la recherche et les idées.
Je l’avais servie avec mon cœur, à travers l’émotion, les témoignages et les rencontres. Mais je ne l’avais jamais servie avec mon corps.J’étais restée, en quelque sorte, une femme de bureau : engagée, active, déterminée, mais toujours protégée derrière mon ordinateur, mes conférences et mes projets.C’est à ce moment-là qu’est née l’idée de Woman on Rope.
Au départ, il s’agissait d’une expérience profondément personnelle. En me suspendant à une corde et en essayant de m’élever malgré tout ce qui me retient vers le bas — mes responsabilités, mes peurs, mes proches, mon confort, parfois même mon bon sens — j’ai ressenti physiquement l’effort, la tension, la vulnérabilité.
Et soudain, cette expérience individuelle a cessé de m’appartenir. J’ai compris que cette ascension pouvait devenir une métaphore universelle de la condition de millions de femmes à travers le monde. Chaque jour, elles doivent déployer une énergie considérable simplement pour accéder à des droits qui devraient être évidents : étudier, travailler, s’exprimer, disposer de leur corps ou participer aux décisions qui concernent leur avenir.
Woman on Rope est devenu universel lorsque j’ai compris que cette corde n’était plus seulement la mienne.
Elle représentait toutes les forces invisibles qui empêchent encore tant de femmes de s’élever.Et elle symbolisait aussi leur courage extraordinaire à continuer malgré tout.
À partir de ce moment-là, l’œuvre n’était plus seulement un récit personnel.Elle est devenue une manière de rendre visible, à travers le langage du corps et de l’art, une réalité partagée par des femmes de tous les continents.
C’est cette dimension universelle qui lui a permis de trouver sa place dans des espaces culturels, diplomatiques et internationaux, bien au-delà de mon histoire personnelle.

DNB: Vous avez été dirigée par le Prix Nobel de la Paix Elie Wiesel lors de votre doctorat à l’Université de Boston.
Quels enseignements de cette expérience continuent aujourd’hui d’inspirer votre vision de l’art, de la paix et des droits humains ?

GCK: ’ai eu l’extraordinaire privilège d’être doctorante d’Elie Wiesel et de passer cinq années à apprendre à ses côtés à l’Université de Boston. Ces années ont profondément façonné ma vision du monde, tant sur le plan intellectuel que moral.
Parmi les nombreuses leçons qu’il nous a transmises, la plus essentielle pour les jeunes générations aujourd’hui est sans doute l’importance de la tolérance et de la vigilance face à toutes les formes d’extrémisme.
Elie Wiesel nous rappelait souvent que quiconque tue au nom de Dieu trahit l’essence même de la religion, qui devrait être fondée sur la compassion, la dignité et l’amour de l’autre. Dans un monde où le fanatisme et la polarisation continuent de menacer la cohésion sociale, ce message demeure plus actuel que jamais.
Il nous a également enseigné que la transmission de la mémoire, et plus particulièrement celle de la Shoah, doit rester profondément humaine.
C’est pourquoi il exprimait souvent sa préférence pour le théâtre plutôt que pour le cinéma comme vecteur de mémoire. Selon lui, le théâtre préserve une rencontre directe entre les êtres humains et crée un espace où le témoignage peut être partagé sans transformer la souffrance en spectacle.
À cet égard, sa vision rejoint fortement celle d’Augusto Boal, qui souhaitait transformer le spectateur en « spect-acteur ».
Elie Wiesel voulait que le public ne se contente pas d’observer l’Histoire, mais qu’il devienne le témoin du témoin, en s’engageant activement dans un travail de mémoire, de responsabilité et de réflexion morale.
À l’heure où les derniers survivants disparaissent, je suis convaincue que son enseignement est plus urgent que jamais : la mémoire ne doit pas être passive.
Elle doit nourrir notre sens de la responsabilité éthique, notre esprit critique et notre engagement à défendre la dignité humaine partout où elle est menacée.

DNB: Votre parcours réunit le monde académique, la diplomatie, l’art et l’engagement citoyen. Comment ces différentes dimensions se rejoignent-elles dans Woman on Rope ?

GCK: Je crois que Woman on Rope est précisément le point de rencontre de toutes les dimensions qui ont façonné mon parcours.Le monde académique m’a appris à analyser les mécanismes des inégalités et à documenter les obstacles qui freinent encore l’émancipation des femmes. La diplomatie m’a permis de comprendre comment se construisent les décisions internationales et combien la représentation des femmes demeure insuffisante dans de nombreux espaces de pouvoir. Mon engagement citoyen m’a conduite sur le terrain, au contact de femmes qui résistent chaque jour à la violence, à l’exclusion ou à la discrimination.
Quant à l’art, il m’a offert un langage capable de rendre visibles des réalités que les chiffres et les discours ne parviennent pas toujours à transmettre.C’est précisément de cette convergence qu’est né Woman on Rope. Le film repose sur une idée simple : transformer un geste physique en langage universel.
L’ascension d’une femme le long d’une corde devient la métaphore des efforts, des obstacles et des conquêtes qui jalonnent l’histoire des femmes à travers le monde. Le corps devient un récit.
La corde devient une mémoire, mais aussi un axe chronologique qui permet de parcourir les grandes étapes de l’histoire des droits des femmes, des combats passés aux défis qui demeurent encore aujourd’hui. Chaque mouvement renvoie à une lutte, à une avancée ou à une liberté encore à conquérir.
Ce qui m’intéresse dans cette œuvre, c’est qu’elle ne cherche pas seulement à expliquer une réalité ; elle cherche à la faire ressentir. Pendant longtemps, j’ai porté mon engagement à travers des conférences, des recherches, des publications ou des initiatives diplomatiques.
Avec Woman on Rope, j’ai voulu mobiliser un autre registre : celui de l’émotion et de l’expérience vécue. Parce que certaines vérités se comprennent mieux lorsqu’elles passent par le corps que lorsqu’elles passent uniquement par les mots.Le film reflète également ma conviction profonde que l’art peut dialoguer avec la diplomatie.
Tourné notamment à Genève et à New York, au cœur de lieux symboliquement liés aux grandes institutions internationales, il a été conçu comme une œuvre capable de circuler aussi bien dans des espaces culturels que dans des enceintes diplomatiques. Son ambition est de créer un langage commun autour des droits des femmes, au-delà des frontières, des cultures et des sensibilités politiques.
Au fond, Woman on Rope rassemble tout ce qui a guidé mon parcours : la rigueur de la recherche, l’ambition du dialogue international, l’engagement en faveur des droits humains et la force transformatrice de l’art. C’est sans doute le projet dans lequel ces différentes dimensions ne coexistent plus seulement ; elles deviennent indissociables.

La Corde Tranforme le discours em action

DNB: Pourquoi avoir choisi l’ascension à la corde comme métaphore de l’histoire des femmes à travers le monde ?

GCK: J’ai choisi l’ascension à la corde parce qu’elle me semblait être l’une des images les plus justes pour traduire la condition féminine à travers le monde.La corde est un exercice paradoxal. Elle exige à la fois de la force et de l’équilibre, de la persévérance et de l’adaptation.
On ne progresse jamais de manière parfaitement linéaire. Il faut constamment ajuster sa position, retrouver son centre de gravité, composer avec les obstacles et parfois accepter de glisser avant de pouvoir remonter.
Cette réalité m’a toujours semblé faire écho à l’expérience de nombreuses femmes. Dans tous les pays, quelles que soient les différences de contexte, elles sont souvent amenées à devenir des équilibristes. Équilibrer leurs ambitions professionnelles et leur vie personnelle.
Équilibrer les attentes de la société et leurs aspirations propres. Équilibrer leur désir d’indépendance et les responsabilités qui leur incombent. Cet exercice permanent demande une énergie considérable qui demeure souvent invisible.J’ai aussi choisi la corde parce qu’elle oblige à passer de la parole à l’action. Lorsque l’on est suspendue à une corde, il n’est plus possible de rester confortablement assise à expliquer ce qu’il faudrait faire, à multiplier les « on devrait » ou les « il n’y a qu’à ». La corde impose un engagement physique. Elle vous met immédiatement face à l’effort, à la gravité, à la fatigue, au doute et à la nécessité de recommencer.
Elle oblige à être debout, au sens propre comme au sens figuré.Pour moi, cette dimension était essentielle. Après plus de vingt ans d’engagement en faveur des droits des femmes à travers la recherche, les conférences, les livres, les forums internationaux ou les initiatives de terrain, j’ai ressenti le besoin de porter cette cause autrement. Non plus seulement avec des idées ou des mots, mais aussi avec mon corps.
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle j’ai choisi de me former sérieusement à cette discipline. Pendant deux années, je me suis entraînée sans filet, à plus de dix mètres du sol, avec la réalité très concrète du vide sous mes pieds.
Face à la hauteur, il est impossible de négocier avec la peur. Il faut apprendre à la regarder, à la maîtriser et à continuer malgré elle. Cette confrontation au risque m’a permis de comprendre, à mon échelle, ce que signifie avancer lorsque l’on sait que l’on peut tomber.Ce qui me touche également dans la corde, c’est qu’elle ne permet pas de tricher. Chaque centimètre gagné résulte d’un effort réel.
De la même manière, les avancées obtenues par les femmes au fil de l’histoire n’ont jamais été des cadeaux. Elles ont été conquises pas à pas, génération après génération, grâce au courage de celles qui ont refusé de renoncer.
Mais la corde porte aussi un message d’espoir. Elle est orientée vers le haut. Elle rappelle que malgré les résistances, malgré les retours en arrière parfois, le mouvement général de l’histoire est celui d’une progression vers davantage de liberté, de dignité et d’égalité.
Au fond, Woman on Rope raconte cette aspiration universelle. Celle de femmes qui, partout dans le monde, continuent de se hisser vers une égalité encore inachevée. Non pas en niant les difficultés qu’elles rencontrent, mais en trouvant chaque jour la force de maintenir leur équilibre et de poursuivre leur ascension.

DNB : Le film retrace plusieurs étapes majeures de l’histoire des droits des femmes. Parmi ces moments, lequel résonne le plus fortement avec les défis auxquels les femmes sont confrontées aujourd’hui ?

GCK: S’il fallait choisir un moment qui résonne particulièrement avec les défis actuels, je ne citerais pas nécessairement une victoire spécifique, mais plutôt une prise de conscience : celle que les droits des femmes ne sont jamais définitivement acquis.
Pendant longtemps, nous avons eu tendance à considérer l’histoire des droits des femmes comme une progression continue.
Le droit de vote, l’accès à l’éducation, à l’université, au travail, à la propriété, aux responsabilités politiques ou au contrôle de leur propre corps semblaient dessiner une trajectoire irréversible vers davantage d’égalité.
Or l’actualité nous rappelle régulièrement que ces acquis peuvent être remis en question.
Dans plusieurs régions du monde, des femmes se voient encore privées d’éducation, de liberté de circulation ou de participation à la vie publique.
Ailleurs, des droits que l’on croyait solidement établis font l’objet de débats ou de reculs.
Cette fragilité des acquis est probablement la leçon historique qui me semble la plus importante aujourd’hui.
C’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles j’ai construit Woman on Rope comme une ascension plutôt que comme une arrivée.
Il n’y a pas de sommet définitif où l’on pourrait considérer que l’égalité est atteinte une fois pour toutes.
Chaque génération hérite des conquêtes de celles qui l’ont précédée, mais elle porte aussi la responsabilité de les protéger et de les faire progresser.
Si un autre moment du film me paraît particulièrement actuel, c’est celui où les femmes commencent à revendiquer leur place dans les espaces de décision.
Car l’un des grands paradoxes contemporains est que les femmes sont aujourd’hui plus éduquées que jamais dans de nombreux pays, plus présentes dans la vie économique et plus visibles dans le débat public, tout en restant encore insuffisamment représentées là où se prennent les décisions les plus importantes.
Qu’il s’agisse de diplomatie, de gouvernance, de paix, d’économie ou de nouvelles technologies, la question demeure la même :
qui participe à l’écriture de l’avenir ?
Cette interrogation traverse toute l’histoire des droits des femmes et reste profondément d’actualité.
Au fond, le message du film est simple :
chaque génération pense parfois être arrivée au terme du combat. Pourtant, l’histoire nous enseigne que l’égalité est moins un état qu’un mouvement.
Elle demande une vigilance constante, un engagement renouvelé et la volonté de continuer à avancer, même lorsque l’on croit avoir déjà parcouru une grande partie du chemin.

DNB: En tant qu’Artiste de l’UNESCO pour la Paix, pensez-vous que l’art peut influencer les décisions politiques et diplomatiques d’une manière que d’autres formes de communication ne permettent pas toujours ?

GCK: Absolument.
J’en suis profondément convaincue, parce que j’ai vu à de nombreuses reprises l’art produire des effets que les discours politiques, les rapports d’experts ou même les négociations diplomatiques peinent parfois à obtenir.
L’art possède une capacité unique : il parle directement à notre humanité commune. Là où les arguments cherchent à convaincre, l’art permet de ressentir. Et ce qui est ressenti laisse souvent une empreinte plus durable que ce qui est simplement compris
.J’ai pu l’observer dans des contextes très différents.
J’ai vu comment le violoncelle de Claire Oppert pouvait apaiser la souffrance de patients en soins palliatifs en France, révélant la capacité de l’art à toucher l’être humain dans sa plus grande vulnérabilité. J’ai également observé comment des ateliers artistiques réunissant de jeunes Israéliens et Palestiniens permettaient de créer un langage commun là où l’histoire, les mots ou la politique semblaient parfois avoir atteint leurs limites.
Et j’ai vu comment une simple chanson du mouvement citoyen « Le Balai Citoyen » au Burkina Faso pouvait devenir un puissant facteur de mobilisation collective et accompagner les aspirations démocratiques de toute une génération.
C’est précisément cette conviction qui m’a conduite à développer, chaque année à l’UNESCO, le Forum international World Art Day à l’occasion de la Journée mondiale de l’art. Nous y réunissons des artistes, des philosophes, des activistes, des professionnels de santé, des responsables institutionnels et des experts internationaux pour réfléchir ensemble à trois dimensions qui me paraissent essentielles : l’art comme outil de soin, l’art comme moteur d’engagement citoyen et l’art comme instrument d’éducation à la paix.
Mais ce qui me frappe le plus dans ces rencontres, ce ne sont pas seulement les échanges intellectuels. Ce sont les moments où une performance artistique interrompt les débats et permet soudain aux participants de vivre une expérience commune. On oublie souvent que l’art ne se limite pas à un message : il crée une émotion partagée. Or cette émotion peut ouvrir des espaces de dialogue que les logiques diplomatiques traditionnelles peinent parfois à créer.
Je ne crois pas que l’art remplace la politique ou la diplomatie.
En revanche, je crois qu’il les prépare.
Il crée les conditions humaines qui rendent ensuite possibles certaines décisions. Il permet de dépasser les appartenances, les idéologies et les frontières pour nous rappeler ce que nous partageons avant ce qui nous sépare.
C’est en cela que son influence est précieuse. L’art nous relie à la dignité humaine.
Il nous aide à reconnaître notre vulnérabilité commune, à imaginer l’autre autrement et à rester vigilants face à tout ce qui menace notre humanité. Et lorsqu’une œuvre parvient à changer un regard, elle a déjà commencé à transformer le monde.

DNB:Woman on Rope a été présenté à Cannes, l’un des plus grands symboles de la culture mondiale. Que représente pour vous le fait d’y porter ce message à une audience internationale ?

GCK: Présenter Woman on Rope à Cannes a été un moment particulièrement fort, non seulement en raison du prestige du Festival, mais surtout parce que Cannes est un lieu où la culture devient immédiatement un langage mondial, capable de toucher des publics très différents en un temps très court.
Le film y a été présenté à plusieurs reprises dans des contextes variés, notamment à l’Hôtel Martinez et lors de la soirée du Time Magazine France. Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la diversité des conversations que cela a suscité : artistes, journalistes, décideurs, acteurs culturels et engagés se retrouvent dans un même espace, ce qui crée une forme de caisse de résonance unique pour un message comme celui des droits des femmes.
L’an dernier, sur le tapis rouge, j’avais réalisé un geste symbolique en lançant une colombe. Ce moment, très simple en apparence, portait pour moi une intention forte : rappeler, dans un espace souvent perçu comme très codifié, que l’art et les symboles peuvent réintroduire une dimension d’engagement et de paix dans des lieux d’influence mondiale.Cette année, la montée des marches a pris une autre dimension avec le partenariat autour des bijoux De Beers, engagés aux côtés d’ONU Femmes. Ce choix avait du sens : associer un moment hautement visible de la culture internationale à une cause concrète, celle de l’autonomisation des femmes et du soutien à leurs droits à travers le monde.
Cela montre aussi que les acteurs de la création, de la mode et de la culture peuvent aujourd’hui contribuer activement à faire avancer des enjeux sociétaux majeurs.Pour moi, ces deux moments illustrent une même conviction : les symboles comptent.
Dans un monde saturé de messages, ce sont parfois les gestes, les images et les présences qui marquent le plus durablement les esprits.
Le tapis rouge devient alors plus qu’un espace de représentation ; il peut devenir un espace de signification.C’est aussi cela que représente Cannes pour Woman on Rope.
Le film ne s’adresse pas uniquement à un public spécialisé, mais à une audience mondiale, sensible à la puissance des images et des récits.
Dans ce contexte, parler des droits des femmes n’est pas un discours à part : c’est un message qui s’inscrit dans une conversation globale sur la dignité, la visibilité et l’égalité.
Enfin, je crois que ces expériences rappellent une chose essentielle : les grandes causes avancent aussi par des symboles partagés.
Et lorsque ces symboles circulent dans des espaces aussi visibles que Cannes, ils peuvent contribuer, même modestement, à élargir le regard que nous portons collectivement sur le monde.

Guila Clara Kessous et Sharon Stone

DNB: Le soutien de Sharon Stone a apporté une visibilité supplémentaire au projet. Comment cette rencontre est-elle née et que symbolise-t-elle pour la cause que vous défendez ?

GCK: Cette rencontre est née de manière assez naturelle lors du gala de BWF, où j’étais maîtresse de cérémonie. Dans ce type de soirée, on ne se contente pas d’enchaîner des prises de parole : on crée aussi des espaces de dialogue, parfois très brefs, mais profondément significatifs, entre des personnes qui partagent une sensibilité commune sans nécessairement s’être rencontrées auparavant.
J’ai également conduit dans ce cadre plusieurs masterclasses sur la cause des femmes dans la diplomatie auxquelles ont participé de nombreuses femmes (et de nombreux hommes) qui s’engagent dans de nombreux pays.
C’est dans ce cadre que j’ai eu l’occasion d’échanger avec Sharon Stone.
Je lui ai présenté mon travail et plus particulièrement Woman on Rope, en lui expliquant la démarche artistique et politique qui le sous-tend, notamment cette volonté de rendre visibles, par le langage du corps, les obstacles que rencontrent encore les femmes dans leur accès aux droits et aux espaces de décision.
Elle venait d’intervenir avec un discours d’une grande force sur la nécessité de l’amour universel, sur l’importance de rester pleinement vivant face aux épreuves, et sur cette capacité à embrasser l’ensemble de l’expérience humaine, y compris ses contradictions et ses douleurs, sans se refermer.Elle a été très touchée par cette approche à la fois innovante et incarnée, ainsi que par le message porté autour de la nécessité d’une inclusion réelle des femmes dans les espaces de pouvoir et notamment aux tables des négociations diplomatiques.
Il y a eu, dans cet échange, une forme de résonance immédiate autour de cette idée que les femmes ne doivent pas seulement être représentées symboliquement, mais pleinement intégrées aux processus de décision.
Le soutien de Sharon Stone a ensuite donné une visibilité supplémentaire au projet. Au-delà de cette rencontre, il s’inscrit aussi dans la continuité d’un engagement de longue date de sa part en faveur de causes humanitaires et sociales, notamment son action historique dans la lutte contre le VIH/SIDA à travers la fondation amfAR, son implication dans des initiatives de santé mondiale et son soutien régulier à des organisations caritatives et à des campagnes en faveur des droits humains et des femmes.
Au fond, cette rencontre illustre ce que je crois profondément : les avancées en matière de droits des femmes ne se construisent pas uniquement dans les institutions ou les conférences, mais aussi dans ces moments de connexion humaine, où une parole en appelle une autre et où une vision du monde commence à se partager.

Il N’y a pas de paix durable sans les femmes

DNB: Vous avez fondé le Forum international Femina Vox et participez au projet, vous avez initié la résolution à l’ONU Femina Pax. Selon vous, quel rôle les femmes doivent-elles jouer dans les négociations de paix et les processus de décision à l’échelle mondiale ?

GCK Je suis convaincue que les femmes ne doivent pas seulement participer aux négociations de paix et aux processus de décision mondiaux : elles doivent y être présentes à un niveau qui leur permette d’influencer réellement les résultats.
Cette conviction repose d’abord sur un constat.
La résolution 1325 du Conseil de sécurité des Nations Unies a marqué une avancée historique en reconnaissant officiellement le rôle des femmes dans la prévention et la résolution des conflits. Pourtant, plus de vingt-cinq ans après son adoption, les femmes ne représentaient encore que 13 % des négociateurs, 6 % des médiateurs et 6 % des signataires des accords de paix entre 1992 et 2019.Pendant longtemps, elles ont été considérées principalement comme des victimes des conflits, alors qu’elles en sont aussi des médiatrices, des négociatrices, des leaders communautaires et des actrices essentielles de la reconstruction.
C’est précisément ce constat qui a inspiré mon engagement à travers le Forum international Femina Vox puis l’initiative Femina Pax. Mon objectif est de faire évoluer le regard porté sur la place des femmes dans la gouvernance mondiale.
Il ne s’agit plus simplement de plaider pour leur participation ; il s’agit de reconnaître leur droit légitime à contribuer aux décisions qui façonnent l’avenir de nos sociétés.
D’ailleurs cette année le Forum International Femina Vox s’est tenu au Brésil pour mettre à l’honneur les femmes indigènes dans la région du Mato Grosso do Sul puis à Brasilia en présence de la Ministre des Droits des Femmes Márcia Lopes.
La proposition d’un seuil minimal de 30 % de femmes dans les négociations diplomatiques est née lors des PeaceTalks organisés à Genève. Invitée à présenter mon travail d’artiviste, j’ai choisi de consacrer une partie importante de mon intervention à cette urgence politique : l’exclusion persistante des femmes des processus de paix.
Il m’a semblé essentiel de profiter de cette tribune internationale pour porter une proposition concrète permettant de passer du principe à l’action.
Cette réflexion s’est poursuivie à travers Femina Pax et a trouvé un écho particulier dans une tribune que j’ai publiée dans Le Monde, avant d’être reprise à l’international. J’y défendais une idée simple : la paix ne peut pas être négociée pour les femmes ; elle doit être négociée avec elles.Tant que les femmes resteront marginales autour des tables où se décident la paix, la sécurité ou l’avenir des nations, nous nous priverons d’une partie essentielle des compétences, des expériences et des perspectives nécessaires à la résolution des crises.
Au fil de mes rencontres avec des responsables politiques, des diplomates, des activistes et des femmes engagées dans des zones de conflit, j’ai également compris que leur présence modifie souvent la nature même des discussions. Elles apportent fréquemment une attention particulière aux enjeux de cohésion sociale, d’éducation, de santé, de réconciliation et de reconstruction à long terme, autant de dimensions essentielles à la durabilité de la paix.
À mes yeux, la question n’est donc plus de savoir si les femmes ont leur place dans les processus de décision mondiaux. Cette place leur revient naturellement.La véritable question est de savoir pourquoi nous continuons encore à nous priver de leur contribution dans les moments les plus décisifs de notre histoire collective.
La paix ne peut pas être construite pour les femmes ; elle doit être construite avec elles. Et plus largement, aucune décision qui engage l’avenir de nos sociétés ne peut prétendre être pleinement légitime si la moitié de l’humanité n’est pas représentée autour de la table.

DNB: Vous intervenez régulièrement auprès d’organisations internationales, de gouvernements, d’universités et d’entreprises. Où estimez-vous que les changements les plus décisifs pour l’avancement des droits des femmes doivent encore se produire : dans les institutions, l’éducation, l’économie ou la culture ?

GCK: S’il fallait identifier aujourd’hui le levier le plus décisif, je dirais la justice. Plus précisément, l’application effective et équitable de la loi. Dans de nombreux pays, les textes existent déjà. Pourtant, pour des millions de femmes, la réalité quotidienne reste marquée par les violences, les discriminations et l’impunité.
Le Brésil offre un exemple particulièrement éclairant avec la loi Maria da Penha, qui constitue l’une des législations les plus avancées au monde en matière de lutte contre les violences faites aux femmes. Une loi ne transforme réellement la société que lorsqu’elle protège effectivement chaque citoyenne, quel que soit l’endroit où elle vit.C’est pourquoi je crois que l’enjeu majeur réside dans le renforcement des institutions judiciaires et dans l’application effective des droits déjà acquis.

Les progrès sont réels, mais ils ne sont pas encore structurels partout.

DNB: En 2025, vous avez reçu le titre de « Femme de la Décennie » lors du Women Economic Forum. Quelles transformations restent encore nécessaires pour que l’autonomisation des femmes devienne une réalité concrète à l’échelle mondiale ?

GCK: Recevoir le titre de « Woman of the Decade » lors du Women Economic Forum en 2025 a été un moment fort, mais il m’a surtout renvoyée à une responsabilité : celle de regarder lucidement ce qu’il reste à transformer pour que l’autonomisation des femmes devienne une réalité concrète et non un objectif encore partiellement théorique.
La première transformation concerne l’application effective des droits existants. Dans de nombreux pays, les cadres juridiques ont progressé, parfois de manière très avancée. Pourtant, l’écart entre la loi et la réalité reste considérable.
L’autonomisation ne peut pas exister si une femme n’est pas protégée de la même manière selon le lieu où elle vit, si ses droits varient selon les institutions locales, ou si les violences restent impunies faute de mise en œuvre effective des textes.
La deuxième transformation est économique.
L’accès des femmes aux ressources, au capital, aux postes de décision et à la reconnaissance de leur travail reste profondément inégal. Tant que les femmes continueront à assumer une part disproportionnée du travail non rémunéré et à être sous-représentées dans les secteurs les plus stratégiques, l’autonomisation restera incomplète. Il ne s’agit pas seulement d’ouvrir des portes, mais de corriger les structures qui continuent de produire des déséquilibres.
La troisième transformation est institutionnelle et politique. La présence des femmes dans les espaces de pouvoir demeure insuffisante, notamment dans les sphères diplomatiques, les négociations de paix et les instances de décision internationales. Or, leur participation n’est pas seulement une question de représentation : elle modifie la nature même des décisions, en introduisant davantage de prise en compte du long terme, du social et de la cohésion.Enfin, il existe une transformation plus profonde encore, qui touche aux imaginaires.
Comme le rappelait l’UNESCO, « les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix ». Cette phrase s’applique pleinement aux questions d’égalité : tant que les représentations mentales de ce que peuvent ou doivent être les femmes et les hommes ne changent pas, les structures matérielles continueront à reproduire des inégalités.
Ce que j’ai retenu de cette reconnaissance au Women Economic Forum, c’est justement cela : les progrès sont réels, mais ils ne sont pas encore structurels partout. L’enjeu des prochaines années n’est donc pas seulement de poursuivre les avancées, mais de les rendre irréversibles.
Cela suppose de combiner la loi, l’économie, la politique et la culture dans une même dynamique, afin que l’égalité ne soit plus un objectif à atteindre, mais une réalité vécue au quotidien.

DNB : Woman on Rope semble être bien plus qu’un film : il s’apparente à un véritable manifeste. Envisagez-vous, à l’avenir, d’en faire une performance internationale ou un mouvement permanent de sensibilisation ?

GCK : Je ne le vois pas dans une logique de « followers », ni comme une dynamique de construction d’une audience sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, je ne suis présente sur aucun réseau social, et c’est un choix délibéré. Je ne cherche pas à rassembler une communauté autour d’une image ou d’une visibilité personnelle.

Ce que je recherche, ce sont des interlocuteurs. Des personnes, des artistes, des institutions, des penseurs et des diplomates qui ne soient pas de simples spectateurs, mais des acteurs véritablement engagés.

C’est pourquoi Woman on Rope dépasse le format d’un film. Je le conçois comme un langage vivant, destiné à circuler dans les espaces culturels, diplomatiques et éducatifs, afin de favoriser de nouveaux dialogues et de susciter de nouvelles réflexions.

DNB: Aujourd’hui, de nombreuses entreprises placent la diversité, l’inclusion et les critères ESG au cœur de leurs stratégies. Quelle est, selon vous, la contribution spécifique des femmes à la construction d’organisations plus humaines, innovantes et durables ?

GCK: Le secteur privé joue un rôle déterminant dans la promotion de l’égalité, non seulement parce qu’il est un espace économique, mais parce qu’il est devenu un acteur structurant des dynamiques sociales et, aujourd’hui, géopolitiques. Dans les entreprises que j’accompagne depuis plus de quinze ans, en Europe, au Moyen-Orient, en Afrique et en Asie, un constat s’impose : l’entreprise est l’un des rares lieux où des individus issus de cultures, de religions et d’histoires différentes continuent à travailler ensemble au quotidien.
Là où les relations politiques se tendent, où les récits se polarisent, le travail maintient des formes concrètes de coopération.
C’est précisément pour cette raison que les entreprises ont une responsabilité particulière.
L’égalité ne s’y résume pas à des principes affichés, mais à des pratiques effectives de gouvernance, d’accès aux responsabilités et de reconnaissance des talents.
Les actions de formation et de coaching en « women empowerment » jouent un rôle essentiel : elles permettent de renforcer la posture des femmes leaders, de lever les freins liés aux biais inconscients et de créer des conditions réelles d’accès aux espaces de décision.Au-delà de cette dimension, l’initiative
« Economica Pax », saluée lors du dernier sommet de Davos, propose un cadre plus large de réflexion : le monde économique peut devenir un espace de coopération où des acteurs que tout oppose se retrouvent autour de projets communs, favorisant la confiance et la paix à travers l’interdépendance économique.

DNB: Si vous pouviez transmettre un seul message aux futures générations de femmes qui aspirent à occuper des espaces de leadership, d’influence et de transformation sociale, quel serait-il ?

GCK: Si je devais transmettre un seul message aux futures générations de femmes qui aspirent à exercer des responsabilités, à influencer le monde et à porter le changement, ce serait celui-ci : ne perdez jamais votre capacité à conjuguer conviction et dialogue.Je suis profondément admirative de l’engagement des jeunes générations. Elles portent une exigence de justice, d’égalité et de responsabilité qui pousse nos sociétés à évoluer. Mais je crois également que le leadership ne consiste pas seulement à dénoncer les injustices.
Il consiste aussi à construire des solutions, à rassembler des personnes qui ne pensent pas toujours de la même manière et à créer les conditions d’un progrès durable.
Dans un monde marqué par la polarisation, il est facile de considérer l’autre comme un adversaire.
Or les grandes transformations sociales naissent rarement de la seule confrontation ; elles naissent de la capacité à convaincre, à dialoguer et à bâtir des alliances.
Aux jeunes femmes qui rêvent d’occuper des espaces de leadership, je dirais donc : Osez prendre votre place, osez porter votre voix, mais n’abandonnez jamais la nuance. Gardez intacte votre exigence de justice, tout en cultivant votre capacité à créer du lien.
Car le véritable pouvoir ne réside pas seulement dans la capacité à contester l’ordre établi, mais dans celle de construire un avenir auquel d’autres auront envie de participer. La transformation la plus durable n’est pas celle qui oppose, mais celle qui rassemble.

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